Tribune – Une nouvelle voix à l’Académie de la Viande
L’Académie de la Viande est heureuse de publier cette tribune de Yannis Constantinidès, philosophe et nouvel académicien, qui signe ici sa première contribution sur notre site. À partir d’un récit publicitaire largement diffusé, l’auteur en propose une lecture critique, exigeante et argumentée, révélant les glissements culturels et idéologiques à l’œuvre dans notre rapport contemporain à l’alimentation. En mobilisant l’anthropologie, la philosophie et l’histoire longue de l’humanité, ce texte rappelle que la viande n’est ni un archaïsme ni une faute morale, mais un fait culturel, biologique et symbolique constitutif de nos sociétés. Cette contribution illustre pleinement l’ambition de l’Académie : défendre une approche éclairée, libre et rigoureuse des questions alimentaires, refuser les simplifications moralisatrices et nourrir un débat de fond sur la place des productions animales dans notre culture, notre économie et notre rapport au vivant.
Nous souhaitons la bienvenue à Yannis Constantinidès et nous nous réjouissons de cette première prise de parole au sein de nos publications.
Bernard GREFFEUILLE – Président de l’Académie de la Viande
La fable du grand gentil loup
« Le monde entier a vu la sympathique publicité d’Intermarché qui met en scène un loup (très) solitaire devenant végétarien pour se faire aimer par les autres animaux de la forêt. C’est en apparence un beau conte de Noël louant l’amitié et la commensalité, mais il y a en réalité un loup ! Malgré les dénégations de Thierry Cotillard, le patron des Mousquetaires, la triste morale de cette fable gentillette est que la viande est source de violence et de division. C’est le sens de la sévère admonestation que le hérisson adresse au loup quand celui-ci, affamé, s’apprête à manger un écureuil (?) : « en même temps, si tu ne mangeais pas tout le monde… ».
Si l’on forçait quelque peu le trait, on pourrait voir dans ce film d’animation très bien fait une énième illustration de l’insidieuse propagande végane, s’efforçant depuis une vingtaine d’années de diaboliser la consommation de viande. Les âmes sensibles sont particulièrement visées, comme dans Vegan is love, l’inquiétant livre pour enfants de Ruby Roth, qui n’hésite pas à leur montrer des images dérangeantes pour les dissuader de manger d’innocents herbivores. On sait d’ailleurs que les adeptes les plus zélés de la cause animale, qui nient le caractère naturel de la prédation, ont pour projet ambitieux de rendre leurs chats végétariens…
C’est ainsi une sorte de thérapie de conversion que l’on propose au loup de la publicité afin qu’il puisse enfin montrer patte blanche. On le voit certes à un moment manger un poisson, mais le pesco-végétarisme, aux yeux des animalistes, est étrangement – le poisson étant aussi un être sentient ! – préférable au « carnivorisme », jugé morbide, tout comme le « virilisme » qu’il refléterait. Le loup se met surtout à cuisiner avec application divers légumes, gagnant graduellement en maîtrise de soi, comme l’indique le fait qu’il chausse des lunettes pour lire les livres de recettes végétariennes. Pour se racheter, le « mal-aimé » va jusqu’à préparer une tarte aux carottes pour ses anciennes victimes, d’abord méfiantes puis conquises par ce repenti de l’évolution naturelle.
Le message final de la publicité (« On a tous une bonne raison de commencer à mieux manger ») est très clair : il est rétrograde de manger encore de la viande, il faut s’abstenir de tuer des animaux si l’on est réellement civilisé. Il n’y aurait de convivialité possible qu’autour de plats végétariens. Le cri silencieux de la carotte culpabilise moins en somme que l’inquiétant silence des agneaux que l’on égorge…
Le traditionnel accompagnement devient ainsi paradoxalement le plat principal et même unique. Mais peut-on sérieusement envisager Noël sans dinde ou chapon qui trône au milieu de la table ? Sans viande (et sans alcool bien sûr, les animaux trinquant avec de l’eau !), la fête serait-elle vraiment plus belle ? Peut-on réellement communier autour de graines de courge et de chia ? Loin d’inspirer de la joie et de « favoriser le vivre-ensemble », un menu aussi restrictif nous laisse sur notre faim… de loup. Mais ce qu’occulte surtout ce nouveau puritanisme moral, c’est que la consommation de viande nous a humanisés, comme l’a montré Alexandre Stern dans Le Singe cuisinier. La cuisson a en effet facilité la digestion, permettant au cerveau de se développer considérablement. Nous n’avons donc pas à rougir d’être des carnivores !
Et le vrai loup dans tout cela ? Est-il raisonnable de lui reprocher d’être un prédateur parfait, du moins si l’on n’a pas de troupeau de moutons à protéger ? On préférera en tout cas au conte de Noël affligeant d’Intermarché le conte bien plus réaliste de Marie Colmont, Marlaguette (1952), l’histoire d’une petite fille qui se prend d’amitié pour un loup, qu’elle apprivoise et nourrit de fruits et légumes. Mais le voyant dépérir avec ce régime contre nature, elle lui rend sa liberté pour lui sauver la vie. Bien aimé et accepté tel qu’il est ! »
Yannis Constantinidès
Ancien Élève de l’École normale supérieure
Agrégé et Docteur en philosophie
Membre de l’Académie de la Viande