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Jeu, Oct

Qu'est-ce que c'est que ce CIRC?

Un article du service d'information numérique de l'agence Reuters du 18 avril critique la procédure du Centre International de Recherche sur le Cancer(CIRC) pour classer des substances en fonction de leur probabilité de causer le cancer. L'article titré" Comment l'agence pour le cancer de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) embrouille les consommateurs"  relance le débat sur le traitement par l'agence de la viande rouge fraiche et transformée entre autres ingrédients.

Dans un article dévastateur Kate Kelland de  Reuters soulève la question de savoir si les scientifiques siégeant dans les commissions d'examen ne sont pas trop souvent de parti pris avant que la discussion commence. La procédure suivie pour évaluer la viande rouge fraiche et transformée est citée comme exemple type de la façon dont le système du CIRC peut classer injustement les substances.

La journaliste rappelle ironiquement que sur 999 substances étudiées une seule (le nylon des poils de brosses à dents) a été classée comme ne causant " probablement pas" de cancer.Les 998 autres posent des problèmes selon l'agence qui a classé par exemple comme "probablement carcinogène "le travail en 3X8 ou les téléphones portables. En octobre la viande transformée rejoignait le plutonium comme cancérogène certain.

L'article cite quelques bons spécialistes de ces questions:

Bob Tarone, un statisticien venu de l'America’s National Cancer Institute et Directeur en Biostatistique à l'International Epidemiology Institute commente le travail du CIRC: “Ce n'est pas bon pour la science, ni pour les agences. Et pour le public? Et bien il est embrouillé.”

Paolo Boffetta, un ancien du CIRC maintenant à la Mount Sinai School of Medicine aux Etats Unis, explique que l'approche  du CIRC manque parfois de "rigueur scientifique" parce que ses jugements peuvent impliquer des experts qui examinent leur propre recherche ou celle de leurs collègues proches.

Des institutions se sont aussi heurtées avec le CIRC. L'agence est actuellement engagée dans un différend acerbe avec l'EFSA au sujet du glyphosate pour lequel un expert était étroitement lié à l'Environmental Defense Fund, un groupe de pression américain opposé aux pesticides.

Malgré les réponses des dirigeants du CIRC, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), son organisation de tutelle a jugé bon de préciser dans un communiqué de son porte-parole officiel, Gregory Hartl, que l'avis du CIRC ne signifiait pas que les gens devaient arrêter  de manger de la viande.

On laissera la conclusion à Geoffrey Kabat, épidémiologiste du cancer à l'Albert Einstein College of Medicine aux Etats Unis:" Ce que veut savoir le public c'est: quels sont les agents dans notre environnement qui peuvent avoir un effet palpable sur notre santé. Pas des expositions théoriques qui pourrait, dans certaines conditions farfelues, avoir peut être un effet".

Deux textes complémentaires

Notre collègue Jacques Servière signale que dans le numéro du 25 Février 2015 du International Journal of Cancer » figuraient:

 

 - d’une part, un article éditorial de Paolo Vineis  et Bernard W. Stewart intitulé « How do we judge what causes cancer? The meat controversy» (Comment jugeons-nous de ce qui cause le cancer ? La controverse de la viande) qui apportait une vue assez équilibrée de la difficulté à évaluer la question du danger potentiel que constitue la consommation de viande et des viandes transformées.

Paolo Vineis est titulaire de la chaire d'épidémiologie environnementale à l'Imperial College à Londres  

 Bernard W. Stewart est professeur à la faculté de médecine de l'Université de Nouvelle Galles du Sud

    Morceaux choisis:

Les deux chercheurs constatent que" l'obésité et la consommation de viandes transformées sont considérées comme "cancérogènes pour l'homme" selon les critères du CIRC et/ou du Fonds Mondial pour la Recherche sur le Cancer peut sembler déconcertant pour beaucoup de gens et nécessite une explication sur le développement de la conception de causalité en médecine depuis 50 ans. Dans cette évolution le CIRC a joué un rôle clef comme en témoigne la publication récente de son histoire et la longue série de Monographies sur la cancérogénicité de certains agents pour l'homme."  

"Dans le cas de la viande rouge on a la preuve de l'activité génotoxique des composés formés lors de la cuisson (hydrocarbures polycycliques aromatiques, amines hétérocycliques aromatiques) ou via la réaction du fer héminique avec les nitrites (parfois générés par les nitrates) pour former des composés nitrosés; mais d'autres mécanismes que ceux listés ci-dessus sont à l'œuvre. La différence entre des agents uniques agissant sur des cellules uniques parfois à travers un mécanisme de  perturbation relativement simple, et des risques comme l'obésité qui agissent indirectement à  travers plusieurs mécanismes multicellulaires explique pourquoi il a été plus facile d'établir d'abord la cancérogénicité d'agents uniques."

NdT:  C'est l‘utilisation physiologique par les cellules des parois intestinales du fer dit " héminique " (globalement fer contenu dans les viande à partir de l’hémoglobine="protéine assurant le transport de l’oxygène " vers les tissus et de la myoglobine= " protéine constituante du muscle") qui est à l’origine des composés nitrosés responsables des processus cellulaires génotoxiques. De plus, pour les viandes transformées (charcuteries, salaisons), ce fer héminique  interagit avec les nitrites (utilisés comme additifs dans la préparation) pour potentialiser la formation des composés nitrosés . Il est à noter que les composés formés "naturellement " à partir du fer héminique ont été reconnus comme pouvant être à eux seuls des facteurs cancérogènes du côlon.  A présent, une  nouvelle série de recherches s’attache aux effets des expositions combinées (plusieurs agents inducteurs potentiels sont présents simultanément, comme obésité et forte consommation de charcuteries ou de viandes grillées).

"Juste pour donner quelques chiffres, le risque de décès du cancer du poumon chez un non-fumeur est de 1% et chez un gros fumeur il est de 25%; le risque de décès d'infarctus du myocarde ou d'autres maladies cardiovasculaires chez des personnes sans autres facteurs de risque mais avec un ratio cholestérol/HDL supérieur à 6 est de 19%, comparé à 16% chez ceux qui ont un ratio normal (jusqu'à l'âge de 75 ans); le risque de cancer colorectal chez les gros mangeurs de viande est de 6% contre 5% chez les mangeurs modérés."

Donc selon les auteurs," les procédures actuellement utilisées par le CIRC sont scientifiquement valables. Cependant, une distinction claire doit être réalisée entre un éléments considéré comme "cancérogène", ce qui signifie « pas de dose sûre » (toute dose est dangereuse) et des agents ou des comportements qui sont considérés comme "possibles causes de cancer ", comme l’obésité ou la viande rouge, pour lesquelles le concept de « pas de dose sûre » est dénué de sens et ou les évaluations de cancérogénicité doivent être mises dans leur contexte global."

-   - d’autre part, une lettre à l’éditeur du Journal de deux cancérologues italiens (S. Gallus et C. Bosetti du Département d’Epidémiologie, IRCCS-Institut de Recherche Pharmacologique “Mario Negri”, Milan, Italie),  intitulée, non sans un certain humour : « Meat consumption is not tobacco smoking » (Consommer de la viande n’est pas fumer du tabac).

 

      Morceaux choisis:

"La confusion générée par la (dés)information de la presse généraliste pourrait, à notre avis, avoir de sérieuses conséquences car elle pourrait: 1) surestimer les dommages pour la santé de la viande, 2) discréditer le travail valide scientifiquement du groupe de travail du CIRC et plus grave,3) réduire la conscience du public des effets dommageables du tabac sur la santé humaine et par conséquent son acceptabilité sociale. En interprétant et diffusant les résultats de la Monographie volume 11,4 du CIRC il est donc crucial de souligner que le risque de cancer lié à la viande est au niveau individuel et collectif extrêmement limité comparé à celui de la cigarette." 

     "Qui plus est, la viande rouge ou la viande transformée comporte une  variété considérable de composants très différents. L'opportunité d'évaluer parmi des cancérogènes potentiels comme le tabac ou des substances chimiques, une catégorie entière d'aliment comme la viande rouge ou transformée est donc discutable."

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