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Jeu, Jui

Le végétarisme et la piste génétique

Sélection positive d'un polymorphisme d'insertion-suppression dans FADS2
Sous ce titre sibyllin un article de la revue américaine Molécular Biology and Evolution du 29 mars 2016 vient de soulever un lièvre inattendu. La nouvelle a suscité quelques articles dans la presse française (Le Monde, Les Echos).
Selon Les Echos : "A long terme, le régime végétarien accentue les risques de cancer et de maladie cardiaque. Cette découverte pourrait enfin expliquer de précédentes études qui avaient pointé que les populations végétariennes avaient 40% de risques supplémentaires de développer un cancer colorectal... Ce qui avait laissé la communauté médicale perplexe, puisque manger de la viande rouge accentue également le risque de cancer colorectal"

Les chercheurs de l'université de Cornell (Ithaca, état de New York) ont décrit une mutation génétique qui s'est développée dans des populations qui ont historiquement adopté une alimentation végétarienne comme en Inde, en Afrique et dans certaines parties de l'Asie de l'Est.
Une version différente de ce gène (un allèle) adaptée à une alimentation marine était connue chez les Inuits du Groenland, qui consomment principalement des produits de la mer.
Cette adaptation déjà identifiée est l'opposé de celle trouvée dans les populations végétariennes de longue date: Alors que l'allèle végétarien a une insertion de 22 bases (unités de construction de l'ADN), dans le gène, cette insertion était supprimée dans l'allèle d'alimentation marine.
"Notre étude est la première à relier un allèle d'insertion avec des régimes végétariens et l'allèle de suppression avec une alimentation marine", a indiqué Kaixiong Ye, l'un des co-auteurs.
Cette étude est basée sur des travaux antérieurs du co-auteur senior Tom Brenna, professeur de nutrition humaine et de chimie qui avait montré que l'insertion peut réguler l'expression de FADS1 et FADS2 et émis l'hypothèse que ce pourrait être une adaptation chez les populations végétariennes.

FADS1 et FADS2 sont des enzymes essentiels pour convertir les acides gras omega-3 et omega-6 en produits de dégradation nécessaires au développement du cerveau (ce sont des composants de la membrane des neurones) et au contrôle de l'inflammation. Les mangeurs de viande et de produits de la mer ont moins besoin d'enzymes FADS1 et FADS2 car le processus de conversion des acides gras animaux est plus simple et comporte moins d'étapes.
"Ceux dont les ancêtres étaient végétariens ont plus de chances d’être porteurs d’une génétique qui métabolise plus rapidement les acides gras végétaux ", a expliqué le professeur en nutrition Tom Brenna. Un phénomène qui peut être considéré comme le résultat d’un processus adaptatif. T. Brenna poursuit en ajoutant " chez ces individus, les huiles végétales sont transformées en acide arachidonique, ce qui augmente les risques d’inflammations. Et ces inflammations sont impliquées dans le développement des maladies cardiaques et aggravent les risques de cancer".
Pour ne rien arranger, les chercheurs ont également constaté que cette mutation génétique entrave la production des acides gras omega-3 qui protègent des risques de maladies cardiaques.

Notre collègue Jacques Servière apporte ce commentaire:
Ces données doivent s'inscrire dans ce grand chapitre ouvert par les sciences du vivant depuis une bonne dizaine d'années :
celui des effets du milieu (ou de l'environnement, qu'il soit cellulaire, tissulaire ou réellement du milieu de vie - également nommé « biotope ») sur l'expression de certaines "parties ou sous parties" du code génétique. Il s’agit là rien moins que de « redécouvrir » l’importance des interactions entre un milieu de vie et l'expression des potentialités d'un code génétique donné.
Mais ce n'est pas pour autant un retour à Lamarck !
Ces approches permettent de jeter d'autres perspectives, plus dynamiques, en rendant compte des énormes capacités adaptatives du vivant, face à la rigidité d’un "tout code génétique" tel qu'il a pu être conçu pendant les premières phases de sa découverte, globalement des années 70 à 90...

On retrouverait ainsi un peu le substrat biologique des formules redevenues en vogue "vous devenez ce que vous mangez !" *

* Les amateurs d’histoire des idées se souviendront qu’une version initiale fut formulée en 1851 par le philosophe allemand Ludwig Feuerbach dans son livre « L’Homme est ce qu’il mange ou le Mystère du Sacrifice », dans lequel il reprenait dans une perspective matérialiste la très ancienne devise d’Aristote : « que ta nourriture soit ta médecine et la médecine ta nourriture ».

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