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Sam, Aoû

La DJA piquée par la mouche Robin

par Pascal Mainsant, ingénieur agronome, académicien... 

Après sa croisade anti OGM et anti Monsanto, Marie Monique Robin (désormais MMR pour les connaisseurs) remet ça avec les traces de pesticides et d’additifs dans notre alimentation des pays développés. Il s’agit de son nouveau livre, « Notre poison quotidien » à paraître en mars 2011, une déconstruction de notre système alimentaire de pays riches, c'est-à-dire 2 milliards de personnes. Un film pour la télévision (coproduit Arte-INA France) en a été tiré et présenté en première mondiale au FIPA de Biarritz, en janvier dernier.
La liste de molécules qu’elle incrimine pour être les passagers clandestins de notre assiette, semble accablante. « Il y a du poison partout dans notre nourriture », l’EFSA et la FDA ne sont que des grands Satan. N’en doutons pas, nos médias vont se délecter de cette ancienne ayatollah, et de son cortège de fatwas nouvelles. Lors de l’épisode Monsanto, son aveuglement idéologique avait été pourtant souvent identifié par les scientifiques. Mais la plupart des médias, complaisants avec les infos à scandales, lui avaient fait alors un accueil positif, Arte en tête (service public, vraiment ?).

Comme dans le cas des OGM, tapie derrière une sincérité désarmante et des démonstrations laborieuses, le Robin nouveau moralise, montre la voie du salut. Nul doute que les médias vont encore se passionner pour ses angoisses. Nous sommes en France, les champions du monde de l’aptitude à l’angoisse. « Notre pain quotidien » est devenu « notre poison quotidien ! », l’amalgame est direct, toutes ces molécules citées sur les étiquettes sont des poisons ! Y compris par exemple l’acide citrique, une substance on ne peut plus naturelle. Si la question de l’abus de tous ces additifs peut-être légitime, l’amalgame des soupçons tous azimuts qui diabolisent d’une formule choc tous les additifs est-il le signe d’une opinion raisonnable ? Dans un détour de la démonstration, MMR développe une critique des « seuils autorisés » dans l’usage de toutes ces substances. Le concept central de cette science des seuils est le DJA ou Dose Journalière Admissible. Ce concept, censé nous protéger des abus, MMR a entrepris de le diaboliser aussi. Pour ceux qui gardent quelques aptitudes au scepticisme ,je vais ici d’aborder quelques arguments et réagir à chaud sur ce seul concept de la DJA. Apparemment, MMR méprise son histoire scientifique ou l’ignore, ce qui est pire.

Petit rappel sur le concept de DJA.

Depuis les années 60 et René Truhaut, son inventeur, cette démarche DJA est devenue une norme universelle. Une substance alimentaire, lorsque les scientifiques lui ont trouvé un intérêt particulier, doit faire l’objet d’une DJA qui fixe une frontière entre usage bénéfique et usage dangereux. Pour une molécule donnée, c’est la recherche qui mesure expérimentalement la dose limite des effets indésirables. Ensuite le législateur va décider de la DJA en divisant cette limite précédente d’un facteur 100 à 1000. Le législateur a donc pris la précaution d’éloigner fortement la DJA de la zone de toxicité. Pour chaque substance mise sur le marché, grâce à cette marge de sécurité, le dépassement d’une DJA ne signifie pas toxicité, loin de là. Evidemment, les interprètes des dépassements de DJA sont portés à en faire des flagrants délits de toxicité, mais il ne s’agit que d’une erreur courante d’interprétation, bien connue des scientifiques. Et après tout, ces erreurs constituent un supplément d’efficacité de la DJA, passons. Bien entendu, les doses et leurs mesures sont souvent discutées et parfois modifiées par les services publics concernés. Mais cette notion de DJA présente bien évidemment des limites. Par exemple, les effets cumulés d’une absorption de très longue durée ne sont pas connus, puisqu’il faut un recul de plusieurs décennies pour les explorer. Autre exemple : la DJA ne précise pas les dangers des interactions avec d’autres substances.

La mouche Robin

Dans son enquête sur les additifs, MMR a découvert ces lacunes, et elle tire sur la ficelle. Elle insinue bien entendu que les scientifiques l’ignorent ou la minimisent, et la voilà partie en croisade, telle la mouche du coche bourdonnant aux oreilles des chevaux de la santé publique. En effet, alors que les notices de nos médicaments précisent les risques des interactions avec quelques autres médicaments, les DJA des additifs alimentaires, qui sont moins avancés que la médecine humaine, sont encore imprécis sur les effets dits « cocktail ». MMR s’engouffre avec délectation dans cette zone d’ombre : puisque les causes des cancers restent souvent mystérieuses, puisqu’elles sont largement multifactorielles, puisque la rumeur épidémiologique répand l’hypothèse des responsabilités des substances « chimiques », alors MMR désigne la responsabilité de ces DJA, qui laissent passer toutes ces molécules chimiques dans notre alimentation. D’ailleurs, plaide-t-elle, plusieurs indices désignent ces « poisons ». Le nombre de cancers augmente dans tous les pays développés. Les agriculteurs, qui sont plus exposés aux pesticides que les consommateurs, commencent à connaître des cas de maladies professionnelles reconnues par la MSA. L’espérance de vie des Américains commence à baisser – mais chez nous elle continue de monter de 3 mois chaque année.

Alors que de très nombreux scientifiques travaillent ces questions épidémiologiques dans le monde, sans aucune précaution MMR joue les procureures, bardées de certitudes. Bien entendu elle a rencontré quelques scientifiques qui lui ont confié leurs doutes et leurs controverses. Et elle nous livre son intime conviction : les cancers professionnels des agriculteurs vont augmenter, les cancers des consommateurs augmentent déjà, les cancers des futures personnes âgées qui n’auront connu que l’alimentation industrielle pendant toute leur vie vont augmenter, les cancers des enfants augmentent déjà, et ceux des enfants à venir vont augmenter encore plus, puisque le nombre de substances utilisées a beaucoup augmenté depuis 50 ans. Donc les poisons de nos assiettes sont en première ligne des causes possible ! En réalité, de nombreuses recherches épidémiologiques travaillent sur les liens éventuels entre toutes ces traces et additifs et nos maladies, dont les cancers bien entendu. Ces chercheurs n’ont pas attendu MMR pour s’y atteler, ils le font depuis très longtemps, ils le font de plus en plus, et ils controversent entre eux avec acharnement. Mais pour l’instant, ces controverses sont très rarement conclusives.

Par contre, dans « le monde selon Monsanto », MMR nous avait déjà montré comment sa compassion pour les victimes lui avait inspiré des conclusions tout à fait erronées. Après de pareils manques de rigueur, peut-elle être autre chose que la mouche du coche de la science ? Pour MMR, une molécule désignée par sa formule chimique devient un poison potentiel. Sa longue liste de molécules devient effrayante. Cette présentation roborative constitue-t-elle une présentation objective ou une manipulation pour terroriser le bon peuple ?

En effet nos aliments ne sont que des molécules qui ont toutes une identité chimique, mais cette formule chimique fait plus peur au public que leur nom commun. Par ailleurs, selon la formule « la dose fait le poison », de nombreuses molécules, même naturelles et « innocentes » et présentes dans des végétaux ou animaux, peuvent devenir, à haute dose, des dangers, c'est-à-dire des « poisons ». Le cuivre, le fer, l’arsenic, sont des atomes ou molécules présents dans les organismes vivants, et ils intoxiquent à haute dose. L’usage des hormones est encadré par des limites de dose. Ceux qui ont été soignés pour un cancer hormono-dépendant en savent quelque chose. Tout dérèglement de concentrations peut aboutir à des anomalies catastrophiques, tel que le changement de sexe chez l’embryon. De même on sait que les excès de vitamine A et E augmentent la mortalité. Ou encore que des molécules de la vie quotidienne, telles que le sel, le sucre, le café, sont nocives à haute dose.

Or la DJA est là pour profiter de l’effet positif d’une molécule sans ignorer son danger à des doses plus élevées : c’est une autre façon de dire « Un verre ça va, deux verres, bonjour les dégâts ! ». Notre alimentation est basée sur la diversité, et craint les excès de n’importe quel nutriment. La DJA, concept de l’analyse alimentaire, est issue en réalité d’une démarche médicale, celle des épidémiologistes. Comme les doses des médicaments, elle constitue un rempart scientifique. Ses fragilités existent, quoi de plus banal. Mais soupçonner les recherches en amont des DJA et les décisions de DJA de délinquance irresponsable, c’est faire preuve de dénigrement systématique. Ah bon, chère MMR, vous dites qu’elles seraient influencées par les industriels et par l’attrait du profit ! C’est se moquer. Commencez donc par vérifier l’influence des industriels de l’homéopathie sur les dépenses de la Sécu, vous verrez ensuite s’il faut vraiment diaboliser toutes les DJA ? Marie-Monique Robin, chevalier blanc de notre recherche depuis cette "modernitude" des poisons de notre assiette, écrit ce livre comme si l'espérance de vie des Français s'écroulait depuis 50 ans, comme si la population de l'humanité diminuait comme jamais, et comme si les rendements agricoles s'écroulaient dans les champs (comme l’affirmait un certain Bourguignon, pseudo scientifique déchu de l’INRA). Mais voila, c’est tout le contraire qui se produit ! Oui, dans le corps de MMR, il y a bien un ou deux millions de sortes de molécules, toutes différentes et bien naturelles, dont pas mal d'hormones. Il y a aussi des traces de tous les médicaments, cosmétiques ou shampoings qu'elle a utilisés presque tous les jours depuis sa naissance. Et pourtant, elle vit avec, comme nous tous, et notre espérance de vie augmente chaque année de trois mois. Certes, c’est un peu plus complexe. Mais depuis quand les scientifiques seraient-ils globalement des Menguélé empoisonneurs et les journalistes des savants si créatifs qu’ils sauveraient le monde d’un empoisonnement révélé? Eh oui ! La science existe et elle a appris à produire des molécules utiles, comme l’insuline de synthèse pour sauver les diabétiques, et d’autres beaucoup moins utiles, comme tous ces additifs alimentaires, dont certains ne sont que des extraits végétaux. Mais serons-nous assez lâches pour conclure encore par un nonchalant « Elle n’a pas toujours tort ! ».

Ces diabolisations et amalgames, bref ces confusions, peuvent-ils vraiment faire progresser la recherche et la santé ? Les œufs bios, si idéalisés, sont plus souvent porteurs de salmonelles que les œufs de batterie ! D'ailleurs, sans la médecine et sans les DJA, MMR serait-elle encore vivante, fragilisée comme elle doit l’être par toute l'adrénaline que ses fureurs successives et passionnées lui font secréter en abondance – et qui de plus diminuent ses autodéfenses ? Quels temps étranges vivons-nous ? La semaine dernière, des bobos subventionnés (France Nature Environnement) crachent sur les éleveurs avec des placards publicitaires injurieux, et cette semaine, voici qu’une autre dame convenable mais idéologue crache sur la science et sa DJA, « Ca commence à bien faire ! » dirait la science, si elle parlait. La science, disent tous ces imprécis imprécateurs ? « Elle est trop verte, et bonne pour des goujats ! »

Pascal Mainsant

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800 pages, 1.000 mots, 200 illustrations, le Dictionnaire de l'Académie de la Viande français-anglais est paru à l'occasion du Congrès Mondial de la Viande (4-6 juin 2012 à Paris).

L'ouvrage (2012) et la version numérique augmentée et mise à jour (2014) sont en vente sur le site des Editions Autres Voix