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Lun, Déc

Laurent Berthod : L'homme et l'animal

Note de lecture de Pascal Mainsant de l'ouvrage "L'homme et l'animal" de Laurent Berthod.

Depuis l’antiquité, et notamment avec Socrate et Pythagore au Vème siècle av J.-C., l’homme a posé la question de son droit de tuer des animaux pour les manger. Une vingtaine de siècles plus tard, Descartes au XVIIème siècle, puis Rousseau et Kant au XVIIIème, ont marqué la culture occidentale à propos de la profonde différence entre l’homme et l’animal. Toutefois, au XVIIIème siècle, un philosophe beaucoup moins connu, J. Bentham, a traité surtout de leur ressemblance et du droit des animaux. Depuis deux décennies, dans la lignée de Bentham, certains de nos contemporains se montrent de plus en plus sensibles à cette question philosophique qui est devenue un courant de pensée à part entière. Des associations regroupant militants et sympathisants convergent avec des auteurs de livres, articles et émissions vers un « abolitionisme » de l’élevage et l’abattage dédiés à notre seul plaisir de manger. Quelques exemples : Florence Burgat, de l’INRA, se scandalise de « l’exploitation cruelle » de l’animal par l’homme, Franz-Olivier Giesbert nous affirme que l’animal est une personne, ou encore Aymeric Caron que l’homme renoncera inéluctablement à la viande tôt ou tard. Déjà une partie de la population française réduit ses achats de viande.
Alors que les végétariens au sens strict restent encore très marginaux (1 ou 2 %), force est de constater l’accueil plus que bienveillant des médias à cet abolitionisme et la rareté des ouvrages qui défendent le point de vue des carnivores, tel que cet essai « L’homme et l’animal ». Son auteur, Laurent Berthod, a œuvré au cours de sa carrière au service de l’élevage au plus près des éleveurs.
Dans son premier chapitre, Il prend le contre-pied des « antispécistes » en recensant ce que la science actuelle et la philosophie peuvent nous apporter sur ce qui distingue l’homme des autres animaux, ce qui motivait Henri Guillaumet lors de sa fameuse phrase, « Ce que j’ai fait, aucune bête ne l’aurait fait ». Depuis Darwin, nous savons que l’homme est aussi un animal, mais la différence fondamentale ne se mesure pas par le pourcentage de gène en commun avec notre cousin le chimpanzé, pourcentage qui constituerait un indicateur non pertinent, mais qu’on nous rabâche sans recul. L’essentiel de cette différence « homme-animal » résiderait dans le rôle du cerveau, lequel a permis à l’Homo Sapiens d’accéder au langage, aux abstractions et au sens moral. Alors que l’animal reste déterminé seulement par ses instincts, l’homme accède au libre arbitre et au sens moral du bien et du mal. C’est dans la biologie, la neurobiologie, et l’éthologie que Laurent Berthod puise sa démonstration de la spécificité de l’homme.
Quant à l’analogie que les « anti-viandes » font souvent entre les élevages et les abattages d’une part, et la shoah d’autre part, Laurent Berthod se scandalise de cette confusion de la pensée. Il l’a observé, entre autres, chez un philosophe contemporain, Jacques Derrida, l’inventeur de la déconstruction, ou encore à l’INRA avec Florence Burgat et Raphaël Larrère. Certes l’invocation du catholicisme à propos de l’âme peut avoir facilité le caractère spéciste de l’histoire de l’humanité, (spécisme : supériorité de l’homme sur toutes les autres espèces), comme a pu le penser au XVIIIème siècle le philosophe Jeremy Bentham, ou encore aujourd’hui Peter Singer, philosophe américain. Mais aujourd’hui, l’abandon quasi général de cette notion d’âme ne débouche pas pour autant et si facilement sur l’antispécisme (égalité de toutes les espèces). Pour Laurent Berthod, Il suffit d’invoquer le monopole de l’homme sur le sens moral pour éviter le dérapage de cette affirmation gratuite et péremptoire de « l’égalité » de toutes les espèces animales, qui a débouché sur cette analogie scandaleusement radicale entre les nazis et les éleveurs et autres travailleurs d’abattoirs.
Dans un second chapitre, Laurent Berthod aborde la question du manque de bien-être animal en élevage, une accusation grave et fréquente des antispécistes. Il passe en revue quatre cas concrets de règlementations nouvelles introduites suite à ce type de revendication au cours des vingt dernières années : le transport de bovins en camion, la cage de la poule pondeuse, la gestation de la truie en case individuelle ou en groupe, et le gavage des oies et des canards. Il montre que, dans chaque cas, la revendication initiale, en apparence légitime, a été traduite en normes par une approche trop anthropomorphique, en ignorant certains éléments des comportements animaux observés par des travaux scientifiques, le plus souvent de l’INRA ou de l’Institut de l’Élevage. Si bien que les règles nouvelles s’avèrent à postériori coûteuses, certes et pourquoi pas, mais aussi inutiles ou nuisibles. Par exemple, les pondeuses en cages aménagées ou sans cages seront victimes du « piquage » de leurs congénères qui augmente leur mortalité.
Dans son troisième chapitre, Laurent Berthod a donné aussi son avis à propos de la réintroduction, depuis une vingtaine d’années, du loup en France, lequel présente l’inconvénient de tuer des animaux d’élevage. Ironie du choix de l’auteur, les écologistes qui exigent d’améliorer le bien-être des animaux d’élevage, plaident aussi pour la liberté du loup tueur des mêmes animaux d’élevage. Le propos de l’auteur n’est pas de s’opposer à la réintroduction du loup, pas du tout ; il critique seulement le fait que l’administration française ne respecte pas, et de loin, son propre plan de régulation de la population du loup par la chasse. Le loup commence à proliférer dans plusieurs régions, et surtout à perturber des troupeaux d’ovins. Bien-être des bergers contre bien-être du mouvement écologiste. L’administration et les politiques qui l’orientent semblent bien avoir choisi, sans l’avouer, celui des écologistes contre celui des travailleurs.
Au bout du compte, cet essai philosophique dédié aux carnivores complète utilement les trop rares paroles d’agacement des producteurs ou des consommateurs de produits animaux devant la bienveillance des médias pour les « véganisants ». L’auteur reconnait que tuer pour manger n’est pas anodin et génère une culpabilité. Mais cette culture, si c’en est une, ne vient pas d’un caprice philosophique, elle vient de la nuit des temps, elle a ses fondements, son histoire et ses traditions. La controverse ne fait que commencer. Au final, il a mis le doigt sur une nouvelle guerre juridique dont l’issue lui apparait incertaine : le droit de consommer des produits carnés, voire des produits animaux, sera-t-il perdu un jour, même lointain ? En attendant, la foule des producteurs et des consommateurs de produits animaux peut résister à l’arrogance des abolitionistes, acheter ce livre et jouir du plaisir de son argumentaire.

Publié en février 2018 chez EDILIVRE, 72 pages 9.5 €.

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