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Ven, Avr

Pascal BRUCKNER : Le fanatisme de l’apocalypse

Note de lecture proposée par Pascal Mainsant...

La commission de l’Académie de la viande chargée d’examiner les candidatures au Prix du Livre 2011 ont souhaité inclure dans cette liste le récent ouvrage de Pascal Bruckner (Edition Grasset). Nous publions la note de lecture de notre ami académicien Pascal Mainsant, qui s’est penché sur le livre de Pascal Bruckner.Le journaliste (Nouvel Obs) et romancier (Prix Médicis 95 pour La tentation de l’innocence, Le Paradoxe amoureux 2009), n’y va pas de main morte pour fustiger la militance écologique radicale et ses prophètes. On sent dans son dernier livre comme le goût d’un règlement de compte, d’une exaspération accumulée qui aurait finalement rompu sa digue.

Le vocabulaire se promène entre ironie et véhémence, à travers trois chapitres peut-être un peu redondants : « La séduction du désastre », puis « Les progressistes anti-progrès », enfin « La grande régression ascétique ». Conclusion de l’auteur : « le remède dans le mal », où il faut comprendre que la société de consommation saura trouver les innovations qui éviteront l’apocalypse, comme l’homme a su le faire depuis qu’il a inventé les outils.

Pascal Bruckner s’est plongé dans un grand nombre de textes d’aspiration ou de militance écologique, et il en a extrait les pépites. Le résultat est un pamphlet qui fourmille d’innombrables formules ciselées par l’auteur, plus meurtrières les unes que les autres, et illustrées par l’outrecuidance des citations choisies. Il commence par le péché originel, ce concept de base du judéo-christianisme, qui permet d’attribuer à l’homme les responsabilités de ses malheurs, en l’occurrence celui d’une catastrophe annoncée, celle que provoquera inévitablement le gaspillage des ressources et surtout le réchauffement climatique, tous deux purs produits de la société de consommation. « Les hommes se retrouvent dans l’enfer du développement dont ils doivent sortir sous peine de désintégrer la planète. Le prophète laïc dit à son époque les vérités qu’elle ne veut pas entendre, il est un visionnaire qui pressent et un rebelle qui s’insurge. Il est habité par une certitude morale. Il nous souhaite beaucoup de malheurs si nous avons l’outrecuidance de ne pas l’écouter », écrit-il en guise de tour de chauffe d’une plume qui ne demande qu’à déverser des laves ardentes. Car ensuite le cruel couperet tombe lourdement : ainsi, les prêcheurs de l’apocalypse seraient « les retraités du bolchevisme qui se reconvertissent dans le vert pour élargir leur palette d’accusation. A la longue liste des victimes emblématiques, les juifs, les noirs, les esclaves, les prolétaires, les colonisés, se substitue peu à peu la planète, devenue le parangon de tous les misérables. L’écologie se veut l’aboutissement de toutes les critiques antérieures. Toutes les sottises du bolchevisme, du maoïsme, du trotskisme sont en quelque sorte reformulées au carré, au nom du salut de la planète : le scientisme omniprésent, les visions effroyables de la réalité, l’admonestation aux hommes coupables de ne pas comprendre ceux qui leur veulent du bien. Dans leur aptitude à l’angoisse, les écolos radicaux ont trouvé l’argument qui dramatise définitivement : il est déjà trop tard pour éviter la catastrophe climatique. Car « la peur a cette vertu de mobiliser les hommes, elle les sort de leur division, en désignant un bouc émissaire qui les soude. La religion apocalyptique affole : nous sommes tous responsable des malheurs du monde. Nous sommes tous des innocents aux mains sales, des coupables sans méchanceté. Les négateurs du réchauffement global sont à mettre sur le même plan que les négateurs de l’holocauste ». Les écolos radicaux regroupent donc tous les mécontents de la société de consommation, jusqu’aux « anti-spécistes végétariens qui réclament un égalitarisme bio-sphérique, avec les mêmes droits pour l’ensemble des vivants, animaux, végétaux, arbres, montagnes, et qui fustigent évidemment les « viandistes », les carnivores. A quoi P. Bruckner oppose que « la spécificité d’un sujet de droit est d’abord sa capacité de le défendre, ce qui n’est le cas ni des animaux ni des plantes. Ils ne peuvent plaider leur cause, si ce n’est par le truchement d’hommes sensibles à leur condition ».

Quant à la viande, selon les écolos radicaux, « elle est non seulement nocive, mais criminelle et entraîne dans sa production intensive déforestation, ruine des sols, érosion, appauvrissement des agricultures, gaspillage démesurée d’énergie, maintien de milliards de têtes de bétail dont les gaz intestinaux contribuent à l’effet de serre. Plus nous consommons de produits animaux, plus nous allons vers la catastrophe. Le carnivore serait 2 fois dupé : complice d’usines à bestiaux sanglantes, d’élevages en batterie effroyables, il collabore en outre à sa propre destruction en ingérant des steaks ou des poulets à la chair contaminée » Les écolos, surtout les plus radicaux, ont des tendresses particulières pour les peuples frugaux, par exemple les peuples premiers idéalisés, ou les pays du sud. Ainsi « l’Afrique pourrait enseigner à l’Occident comment s’accommoder de la frugalité », mais du coup ces mêmes écolos ne comprennent pas pourquoi l’Afrique se rue sur les téléphones portables. Et quand ils fulminent contre les miracles brésiliens ou chinois, qui vont nous faire sombrer tous ensemble encore plus vite, P. Bruckner leur répond que « l’extinction massive de certaines espèces animales débute au paléolithique, grâce au maniement des outils, et qu’il n’y a aucune sagesse des peuples premiers, tous aussi destructeurs de leur environnement que nous, mais évidemment moins nombreux ». A l’écolo radical qui voudrait imposer la décroissance à l’humanité, sous peine de catastrophe, le philosophe oppose que « plusieurs milliards d’hommes attendent de la croissance une amélioration de leur sort. Paradoxalement, l’écologie radicale n’est pas la redécouverte émerveillée de la nature, mais plutôt l’humanité se prenant elle-même en horreur dans le miroir de la création. Et sous l’amour de la nature pointe la haine des hommes. Comme la poupée de Polnareff, l’écologiste dit non, non non non non, il est contre le charbon, le fuel, le nucléaire, le gaz naturel, le gaz de schiste, l’éthanol, les barrages, le TGV, l’avion, la voiture, la viande. Le consumérisme est peut être un « misérable miracle », mais tellement puissant qu’il est plébiscité dans le monde entier.

Finalement, selon l’auteur, « l’alternative n’est pas entre une nature intacte et un productivisme ravageur, mais entre un état de régression, celui de l’hypothèse écolo, et un développement lucidement assumé, avec ses risques et ses bénéfices ». Encore une fois, le philosophe craint par-dessus tout l’enfer des bonnes intentions. Il faut plutôt « sauver le monde de ses sauveteurs auto-proclamés qui brandissent la menace du grand chaos pour imposer leurs pulsions mortifères, et parier sur le génie de l’espèce humaine pour improviser de nouvelles solutions. Une course de vitesse est engagée entre les forces du désespoir et la puissance de l’audace. Mieux vaut démocratiser la consommation que l’abolir car, grâce au confort, nous consacrons notre énergie à autre chose qu’à la simple survie. En réalité, l’environnement matériel n’est pas que simple futilité mais aussi support de l’épanouissement de soi.

Non, le bon sens n’est pas mort, il remue encore.

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800 pages, 1.000 mots, 200 illustrations, le Dictionnaire de l'Académie de la Viande français-anglais est paru à l'occasion du Congrès Mondial de la Viande (4-6 juin 2012 à Paris).

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